La Part Belle
Presque un autoportrait.
! ACTU !
Le film La Part Belle à Noailles a été retenu en sélection officielle du FESTIFIS, Festival International des Films Identitaires et Solidaires de Nikki (Bénin) et a reçu le prix de la meilleure réalisation.
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La technique de la photo est simple, mais ce qui faisait la différence, c’est que je savais trouver la bonne position, je ne me trompais jamais. Le visage à peine tourné, le regard vraiment important, l’emplacement des mains... J’étais capable d’embellir quelqu’un. À la fin, la photo était très belle. C’est à cause de ça que je dis que c’est de l’Art. […] Chez nous ka nyé tan, en français ‘tu es bien ainsi’, veut dire en fait ‘tu es beau ainsi‘.
Seydou KEÏTA
Photographe à Bamako
l’intention – mise en lumières.
Dans ce cadre, le souhait est de mettre en lumières des personnes invisibles ou mal vues, pour leur faire « part-belle ».
En complicité avec l’auteure tout en gardant une certaine distance comme marque de respect, elles peuvent ainsi présenter la meilleure image d’elles-mêmes dans un regard bienveillant et artistique. Jeu et mise en scène de soi sont toujours de mise.
Comment ? Par l’expression de leurs savoir-faire ou de leur capacité à la solidarité malgré leurs difficultés : ce qu’elles savent faire, ce qu’elles ont appris leurs parents, ce qu’elles aimeraient transmettre à leurs enfants, ce qu’elles font au quotidien autour d’elles, les aides qu’elles procurent dans leur famille ou dans leur quartier.
On peut aussi passer un message à quelqu’un, raconter un souvenir important, parler de son environnement. Il est possible de parler dans sa langue ou de préférer rester silencieux.
Les participants restent les maîtres du « je » et c’est en ce sens que c’est un autoportrait plus qu’un portrait.
reconstruction & reconnaissance.
La Part Belle est une proposition pour faire exister les « invisibles » en dehors des données statistiques ou politiques, avec la volonté de nous libérer des stéréotypes dans lesquels nous les enfermons. La parole est recueillie et transmise, avec ce que nous avons en commun et ce qui diffère.
Un film regroupe les paroles et fait apparaître les participants pour ce qu’ils offrent à la société et non pour ce qu’elle est supposée leur donner. Il révèle – aux participants eux-mêmes comme à nous tous – leur part active et leur légitimité au sein de la société.
Tout lieu.
Personnes « invisibles », en difficulté sociale, foyers médico-sociaux, personnes âgées, personnes dites empêchées.
La Part Belle à Destination Familles
En juillet 2020, le studio s’est posé à l’association Destination Familles rue d’Aubagne à Marseille. À Noailles, ce sont les femmes qui sont venues et se sont exprimées sur de grands thèmes communs ; mais ici logement et délogement ont bien sûr refait surface, recentrant nos regards sur leurs conditions de vie et leur attachement à leur quartier.
Choisir la beauté pour montrer la dignité : il ne s’agit pas seulement que ces personnes fassent « belle figure » et se montrent belles malgré la violence de leurs conditions. Il s’agit aussi de parler de ces conditions elles-mêmes. À la violence du quotidien, cette beauté est mise comme une force à opposer. Elles ont montré l’évidence, les difficultés de leur existence, et le sentiment d’abandon parfois.
La Part Belle est tirée du va et vient entre le monde intérieur et le monde extérieur, entre ce que l’on choisit de montrer de soi et ce qui se dégage malgré tout, et tous les codes de représentation qu’on doit maîtriser pour être un tant soit peu écoutées.
Le film a été projeté chez Destination Familles, et les participantes souhaitent le faire connaître le plus possible.
Témoignage de Mathilde R.
Cheffe de projet dans une association d’accompagnement de femmes
« La question de la beauté, déjà omniprésente dans le film, forcément. La « Part Belle », c’est aussi prendre le meilleur côté, se montrer sous son meilleur jour, non ? Faire la Part Belle ? C’est en même temps extraire la beauté de quelque chose qui ne l’est peut-être pas entièrement. Pour moi ce qui m’a le plus touchée et le plus fait réfléchir dans ton film c’est peut-être ça : cette beauté tirée du va et vient entre le monde intérieur et le monde extérieur, ce avec quoi il faut blinder nos intérieurs pour affronter le monde extérieur, entre ce qu’on choisit de montrer de soi et ce qui se dégage malgré tout, à tous les codes de représentation qu’on doit maîtriser pour être un tant soit peu écoutées.
Ainsi, je pense au dispositif du studio photo et aux objets amenés par chacune, où on ne sait plus très bien s’ils servent d’éléments artistiques pour apporter au décor ou de « doudou d’adulte », artefact rassurant pour pouvoir affronter le silence, la caméra, la pose. Les costumes, aussi (tu sais que l’étymologie de « costume » vient de l’italien « coutume » ? – encore cet écart entre ce qui était exceptionnel, dédié à une occasion spéciale, et ce qui devient habituel, familier). Un peu comme les vieux portraits de famille qui ornent les murs chez nos grands-parents, et qui deviennent dépositaires d’un autre temps, d’une autre histoire…
Par le choix du public des bénéficiaires de Destination Familles, tu choisis aussi des « petites gens », qui n’ont sûrement pas l’habitude d’être mises en lumière, qui ne parlent pas parfaitement la langue, et c’est aussi cela que l’on perçoit : tendre la main et le regard vers celles qui n’en ont pas l’habitude, et utiliser les mots, mais pas que, pour s’exprimer. Il y avait un grande écoute que l’on sentait de la part de la caméra… Qu’il est pourtant rare et difficile de savoir écouter ! (les mots, mais aussi les silences….)
De manière peut-être plus abstraite, je trouve que ce que tu as filmé réunit bien ces dimensions qui s’entremêlent donc, sur la frontière entre l’intérieur et l’extérieur, et le studio photo comme un point à mi-distance entre les deux.
L’intérieur, ce sont les souvenirs enfouis, les images d’un pays qu’on rapporte, le temps passé, mais aussi le foyer, la façon d’habiter un espace. Et puis l’extérieur qui vient bouleverser, se frotter au monde, au quartier, habiter l’extérieur quand l’intérieur est plein à craquer (« mon quartier est mon jardin ») quand on n’en peut plus de pousser les murs, quand il faut se battre aussi vers le dehors pour gagner sa croûte pour le dedans, la porosité entre le privé et le public.
En formation à Solidarité femmes 13, on parle souvent de la tension qui existe entre la sphère privée (avec ses prérogatives majoritairement féminines – la famille, le foyer, l’art d’arranger les conflits, la pudeur, la discrétion, les enfants) et la sphère publique (avec ses prérogatives majoritairement masculines – l’art de parler en public, la maîtrise de ses émotions, de son stress, la capacité à prendre des décisions, à faire usage de la force, à croire en soi, à occuper la rue plus que de la traverser). C’est cette tension qui participe d’une violence redoublée en matière de stéréotypes et de rapport au monde, de façon d’envisager son image privée / son image publique, de la pudeur qui retient beaucoup de femmes de verbaliser clairement des violences subies, par gêne, par honte de n’avoir » su faire ».
Dans la Part Belle, les femmes interrogées sont des battantes, des guerrières humbles qui acceptent de témoigner de leurs parcours privés, et qui ont eu tant à faire de tant de côté, évoquant l’exil, la pauvreté, la difficulté à trouver un emploi, etc. Les hommes, à part José, qui sont absents, mais peut-être aussi parce qu’ils n’ont pas ces choses-là à raconter de cette façon, au sein d’une association qui contient « familles » dans son nom.. En parlant de ces sujets, le documentaire revêt aussi une force politique sur les questions du mal logement et de l’habitat insalubre… Je me demandais si tu avais imaginé que la discussion prendrait cette tournure quasi politique et si tu souhaitais en faire quelque chose ? Que faire de ce qu’on a entendu et de ce qui est dénoncé ?
[…] Un souhait : que la place des objets et leur lien avec leur propriétaire soit encore plus poussée. Que cette histoire de décor, de studio photo soit creusée encore davantage ?
Merci et bravo en tout cas, pour la délicatesse de l’écrin qui accueillent ces histoires et ces femmes. »
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Quoi de plus précieux que de se sentir précieuse ou précieux ? C’est en tout cas ce à quoi contribue le travail de Marie. Le regard qu’elle porte sur le monde a ce pouvoir de l’embellir ; le regard qu’elle porte sur les personnes a cette vertu de rendre évidente leur part belle. L’installation de son studio-mobile au coeur de Noailles, au sein de notre association de quartier Destination Familles, a offert à quelques habitué·es de nos locaux l’opportunité de s’exprimer, de s’exposer, en toute pudeur de se dévoiler. Elle a aussi, et surtout, permis de belles rencontres, de celles dont on sort, plus ou moins profondément, bouleversé, altéré, transformé. Alors merci Marie, merci à ton compère vidéaste et merci aux personnes venues s’asseoir un moment dans ton studio !
Hervé TRÉMEAU
Directeur de Destination Familles, 2020














